Le consul de Salim Bachi

20170628_002829J’ai grandi dans une famille où on me rappelait constamment que si j’étais (comme mes parents d’ailleurs) née en France, je ne devais pas oublier d’où je venais et que mon sang bouillonnant était celui d’une algérienne. Avec le recul des années j’ai compris que pour les hommes de ma famille ce rappel au passé glorieux de leurs ancêtres était plus une façon de se sentir ancrés dans une lointaine communauté quand celle dans laquelle ils vivaient semblait ne pas les accepter.

Personnellement je n’ai pas connu ses affres là, la génétique faisant que je n’ai pas forcément ce qu’on appelle communément une tête d’arabe, je n’ai que rarement eu à souffrir de marques d’ostracisme concernant mes origines. Mais j’ai néanmoins gardé en moi cette conscience aiguë de mon altérité, que j’ai toujours vécue comme une richesse plus qu’une différence.

De l’Algérie je chéris la beauté des paysages, la chaleur des rapports humains, la faconde et l’humour de ses habitants, l’histoire fière et contrariée de ce pays qui se dresse en dépit des vautours qui le dépècent inside and out. Mais par-dessus tout ce que j’aime c’est la quasi religiosité avec laquelle les algériens et algériennes content et racontent les histoires. De la langue ils ont la passion, que soit la leur, cette langue arabe dont je maitrise que le dialecte fait de bric et broc des « zimmigris » ou celle l’Autre, ce français tant haï et aimé à la fois.

Ce que j’ai lu jusqu’à présent des différents auteur(e)s algérien(ne)s m’a fait réaliser avec quelle ferveur cette langue est apprise, utilisée, maniée, chérie pour offrir aux lecteurs que nous sommes des trésors d’écriture. Lire le français d’un(e) écrivain(ne) algérien(ne) c’est un peu comme humer un grand Bordeaux ou déguster un délicieux Roquefort quand on a l’habitude de boire un rosé rafraichissant et de grignoter un commun cheddar. Lire un roman écrit par un(e) algérien(ne), c’est pour moi un perpétuel ravissement des sens. Chaque mot est pesé, chaque tournure de phrase est sublimée, chaque expression est peaufinée comme un bijou.

J’ai conscience de frôler l’absence totale d’objectivité en la matière mais à quoi me servirait d’avoir mon propre blog si je ne peux me vautrer avec délice et sans remords dans mes opinions dussent elles être aveuglées par l’amour des ancêtres et de ma patrie de cœur 😉 Ceci étant dit, trêve de bavardages et revenons au sujet au cœur de cette intense digression : Le consul de Salim Bachi.

Ce roman narre l’histoire d’Aristides de Sousa Mendes, consul du Portugal à Bordeaux qui va rejoindre la famille des Justes et des héros méconnus en accomplissant un acte de bravoure qui honorera l’humanité. Sous la forme d’une dernière confession alors que la Mort le guette, Aristides nous révèle l’ampleur de sa détresse morale quand en Juin 1940 se pressent aux portes de son consulat des milliers de réfugiés qui tentent d’échapper à la barbarie nazie qui avance à marche forcée apportant avec elle destruction et horreur.

Juifs, communistes, homosexuels, résistants….Français, Allemands, Hongrois, Belges….ils sont tous là à camper devant ce consulat bordelais pour obtenir un visa portugais qui leur permettra une fois arrivés à Lisbonne de rejoindre des cieux plus cléments qui en Afrique qui en Amérique, tout continent où n’iront pas les persécuter les sbires d’Hitler. Mais alors que l’Europe s’effondre, le Portugal de Salazar promulgue la perfide circulaire numéro 14 interdisant de délivrer des visas à ceux là même qui viennent lui demander clémence et secours.

Ecartelé entre le sens du devoir diplomatique du à sa fonction et ce que la charité de sa religion lui impose, Aristides de Sousa Mendes souffrira plusieurs jours et nuits le tourment du doute avant de se résoudre au matin du 17 juin d’obéir non pas à l’autorité d’un Salazar opportuniste mais à sa conscience d’homme. Trois jours durant il délivrera à qui le lui en fera la demande et sans en référer à son autorité de tutelle des visas offrant ainsi l’espoir d’échapper aux griffes des armées allemandes et de la déjà très collaboratrice police française à ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuyaient une mort certaine.

Trois petites journées qui scelleront à jamais son destin le propulsant dans une vie d’indigence et de déshonneur aux yeux de sa nation d’origine. Mais trois petites journées qui auront permis à des milliers d’être humains d’être sauvés par la simple apposition d’un tampon de visa sur leurs passeports. En lisant ce roman, je me suis demandée combien d’autres auraient pu être sauvés si d’autres hommes et femmes de bien dans les chancelleries européennes avaient à leur tour accomplis ces petits actes de bravoure qui redonnent foi en l’humanité.

Salazar fera payer toute sa vie à Aristides de Sousa Mendes d’avoir suivi sa conscience et pris le risque de s’opposer à l’Allemagne nazie. Déchu de son poste, destitué de ses droits, il perdra sa fortune et vivra comme un indigent sans être reconnu de son vivant. Outrage supplémentaire, il devra à la défaite des nazis supporter de voir Salazar s’attribuer le prestige et le mérité d’avoir sauvé tant de juifs de leurs griffes.

Ce roman retrace une histoire inconnue, comme il en existe sans doute des milliers qui resteront à jamais oubliées de la postérité, celle d’un homme qui a choisi d’écouter la voix de son humanité et non celle de la peur qui pouvait l’étreindre. Un roman à l’écriture sublime, distinguée, et pleines de délicatesse qui rend hommage à une histoire forte qui va longtemps me marquer.

 

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