Algériennes de Meralli-Deloupy

Entrer dans librairie constitue en ce qui me concerne un danger extrême…celui de ne pas savoir résister au combat acharné entre mon envie de tout acheter et ma raison qui me rappelle à la pile de livres qui attendent d’être lus chez moi. Ce samedi n’a pas fait exception alors que je me baladais dans les allées d’un centre commercial d’où j’avais déjà envie de m’enfuir 5 minutes après y être arrivée avec une amie. C’est bizarre d’observer comment la foule et la foultitude de biens de consommation me poussent dans mes retranchements et qu’aussitôt j’ai envie de retrouver le calme de chez moi. Seule exception à ces sentiments oppressants, le passage dans la librairie du centre où sitôt entrée je me sens de nouveau calme et détendue. Ici je ne peux pas faire de « mauvais choix » puisqu’il s’agit de livres et que je m’y sens acceptée et à ma place.

Je m’étais fait la promesse de « juste regarder avec les yeux », promesse aussitôt oubliée en tombant sur la couverture de cette BD qui semblait tout simplement avoir été déposée là à mon attention. Comme une fashionista devant un Birkin bag, mon esprit passait en boucle une seule phrase « celui-là il me le faut ». Je n’ai ni lu la 4eme de couverture ni consulté l’avis des librairies, j’ai juste mis ma main dessus et me suis dirigée vers la caisse (bon d’accord j’ai fait 1001 détours devant tous les étals et hésité à prendre en plus mon poids en livres mais j’ai vaillamment résisté et ne suis ressortie qu’avec celui-ci 😉 ). Comme j’étais accompagnée de ma petite sœur de cœur marocaine on s’est battue à l’orientale pour savoir qui allait payer (pour savoir ce que cela signifie allez voir ici ou selon que vous maitrisiez ou non la langue de Shakespeare) et elle a vaillamment gagné ce round (mais ma vengeance sera terrible 😉 )

Et me voici donc avec cette nouvelle BD que je me suis empressée de lire ce week-end. Ce n’est pas une histoire mais 5 qui m’y attendaient. La vie de 5 femmes sert de décor à cette plongée dans cette période de l’histoire de l’Algérie que la France appela pudiquement « les évènements ». 5 femmes différentes par leurs parcours, leurs opinions, leurs choix…mais qui chacune représentera une facette de cette guerre qui ne dira pas son nom et de ses conséquences qui poursuivent encore aujourd’hui leurs descendants.

Saïda, algérienne dont la famille a dû fuir de nuit son pays et qui ne pourra jamais y retourner car ils ont choisi comme tant d’autres le soutien aux forces militaires françaises. A cette époque les cartes étaient à ce point-là brouillées que nul ne savait qui était « les bons » et les « mauvais » si tant est que cette distinction ait eu un sens lors de cette guerre. Arrivée en France avec les siens ils vivront longtemps l’infamie des camps et la honte d’être traités comme des étrangers à un pays qu’ils avaient pourtant choisi de soutenir au péril de leurs vies.

 

Djamila, moudjahidate de la première heure face à l’ostracisme que témoignaient certains français aux « indigènes ». Son choix de rejoindre la résistance démarrera très tôt, quand à l’école son institutrice s’ingéniera à ériger une barrière entre français « de souche » et français dit « musulmans ». Devenue adolescente elle voudra continuer le combat initié par des membres de sa famille et participera avec courage et détermination à la libération de son pays.

 

Bernadette, pied noir au cœur blanc (pour ceux qui s’étonnerait de cette phrase, « avoir le coeur blanc » est une expression typiquement algérienne pour parler d’une personne généreuse) qui au contraire des milliers qui ont eu peur de la propagande de la valise ou du cercueil a fait le choix de rester dans son pays jusqu’à aujourd’hui. Loin d’être ostracisée, elle vit en harmonie en Kabylie la vie de milliers d’algériennes déçue par les politiques de tout bord : français comme algériens qui n’ont jamais su tenir leurs promesses d’élever ce pays au rang qu’il mérite pourtant.

 

Malika, elle aussi combattante du FLN dont le portrait de poseuse de bombes est sans doute le plus difficile à accepter à la lecture de cette BD. Son parcours lui fera rencontrer le pire et le meilleur de l’être humain. Torturée dans sa chair par les uns pour révéler ce qu’elle savait des hommes du FLN, rabaissée par ces derniers au rang de sous combattant car derrière leurs beaux discours ils prôneront néanmoins très vite le retour à machisme antédiluvien. Elle connaitra bien des désillusions au point de ne plus avoir foi en ce qu’est devenue cette indépendance pour laquelle elle s’était tant battue.

 

Et enfin Béatrice, la femme trait d’union entre ces 4 autres algériennes. Jeune femme issue d’un couple « mixte » elle n’aura jamais de la bouche de son père algérien le récit de ce qu’il a vécu durant la guerre. Alors face à ce mur douloureux des souvenirs non digérés, elle décidera de franchir la Méditerranée pour retrouver ses racines et réveiller la mémoire d’un conflit endormi. C’est elle qui rencontrera dans ses démarches Saïda, Djamila, Bernadette et Malika qui sans le savoir sont liées par un même et seul destin : celui d’un pays qu’elles ont tout aimées passionnément.

Cette BD est un véritable coup de cœur pour plusieurs raisons. La plus évidente est bien entendu que je suis toujours sensible aux histoires narrant celle de mon pays d’origine. Mais au-delà cette évidence, j’ai été touchée par chacune de ces femmes, en elles j’ai reconnu un bout de ma propre histoire : les non-dits, les silences, les exagérations, les simplifications. N’avoir jamais reconnu pour ce qu’elle a été cette guerre en fait un objet de fantasme peu propice à la comprendre et en accepter les conséquences. Le résultat est édifiant, de ce côté-ci de la méditerranée on l’ignore ou en parle du bout des lèvres pour ne pas froisser les électorats…de l’autre côté on la glorifie de façon simpliste voire outrageusement ridicule pour faire oublier les errements d’un pouvoir qui n’a fait que reproduire les injustices du système colonial en se partageant entre apparatchiks prébendes et privilèges.

Mais ce qui m’a le plus émue est que les auteurs ne sont pas tombés dans le piège de la prise de partie : une guerre c’est sale et ça tue point final. Aucun camp n’a pu échapper à des exactions, aucun pays ne peut s’enorgueillir d’en être sorti indemne et au final ce sont toujours les civils qui ont le plus souffert qu’elle que soit la couleur de leur peau, le nom de leur dieu ou la patrie dont ils se réclamaient. Aujourd’hui tout doucement avec le départ d’une génération et la nécessité d’avancer, les langues se délient enfin, les esprits s’ouvrent au-delà des clivages idéologiques. Je savais de ma propre expérience familiale que nos femmes étaient des lionnes mais en refermant ce livre je me dis qu’elles tirent cette force de l’héritage historique de ce pays qui coule dans nos veines.

 

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