Des Figues en Avril de Nadir Dendoune

5242011.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxCela commence par un gros plan : celui de deux mains qui parcourent un carton rempli de photos. Des mains ridées mais que l’on devine douces et chaleureuses. Les photos défilent commentées par la voix délicatement rauque de cette femme à qui le documentaire va être consacré. Elle regarde ces photos qui lui rappellent un temps révolu ; celui où elle était encore la mère au foyer de 9 enfants qu’elle élevait chichement certes mais sans compter l’amour et la fierté qu’elle leur offrait.

Cette femme c’est Messaouda Dendoune : des yeux à la beauté envoûtante, un phrasé délicat, une sagesse ancestrale et toute la pudeur de cette génération d’immigrés à qui la vie a confisqué les rêves et la parole.

Si dans le documentaire elle illumine l’écran par sa présence, Messaouda elle ne nous parle que de l’absent : son mari Mohand qui souffrant de la maladie d’Alzheimer a dû être placé en maison de retraite quand il est devenu un danger pour lui et pour les autres. Pourtant elle le répétera tout du long du documentaire, jamais elle n’abandonnera son homme : jour après jour elle ira à sa rencontre essayer de raviver dans ses yeux la flamme d’un souvenir, la chaleur d’une époque passée et lui démontrer qu’il n’a été ni oublié ni négligé par les siens.

Le reste du temps elle s’occupe de son intérieur, reçoit sa nombreuse famille et converse avec son grand (ou plutôt petit ;-)) dadais de fils qui n’a de cesse de la questionner encore et encore sur sa vie, son présent, son passé en insistant avec tendresse pour qu’elle lui parle dans cette belle langue kabyle qui est la sienne. D’aucuns pourraient trouver ces scènes de la vie quotidienne banales mais on les partage au contraire avec beaucoup de tendresse et de contemplation.

C’est une algérienne, kabyle à 100 % comme elle le dit avec malice et fierté. Comme toutes ces femmes qui ont subi l’exil, elle a dû renoncer à ses rêves pour permettre à ses enfants de vivre les leurs. Elle incarne ces milliers de femmes déracinées venues de leur campagne et de communautés soudées vivre dans des villes froides et impersonnelles. Elles y élèveront des enfants dans une société qu’elles ne comprennent pas et subissant une langue qu’elles ne maîtriseront jamais tout à fait.

Dans la salle du cinéma de ma ville, de nombreuses femmes aux origines diverses, croates, catalane, juive, française ont toutes partagées en fin de la projection à quel point elles aussi s’étaient identifiées à ce que Messaouda exprimait : la douleur de l’exil, les doutes, l’incompréhension, la frustration, la peur…

En la contemplant je me suis fait la réflexion que bientôt la première génération d’immigrés maghrébins va disparaître sans avoir offert aux suivantes le cadeau de LEUR vérité, la richesse de LEURS souvenirs, le don de LEURES aspirations. Des générations comme celles de mes parents disparus, de mon grand père décédé qui ont toutes en commun ce silence dans lequel elles ont vécu enfermant à double tour leurs émotions.

C’est en cela que ce documentaire est précieux car comme je le disais au réalisateur avec émotion c’est ce patrimoine verbal qui ne nous sera sans doute jamais légué. On ne saura jamais vraiment qui ils étaient, ce qu’ils espéraient pour eux et leurs enfants, ce dont ils rêvaient avant de rejoindre ce beau pays qui est aujourd’hui le nôtre.

Il y a quelques temps j’avais lu et commenté ici même le précédent livre de Nadir Dendoune « Nos rêves de pauvres » et j’expliquais alors à quel point il m’était difficile de m’identifier tout à fait à son histoire car j’avouais  alors qu’il me faisait un peu peur. Dans le livre il avait en lui une colère qu’il osait exprimer, une agressivité donc il était fier, une forme de virilité assumée qui me rappelaient les hommes de ma famille que j’ai tant craint. Ce soir en visionnant son documentaire, c’est un peu comme il dévoilait sa part féminine,  celle d’un homme profondément attaché à ses racines, absolument amoureux de sa mère, totalement passionné par l’histoire qu’elle a vécu. Dans ses yeux de réalisateur et de fils on lit la tendresse dont il est capable.

Dans les yeux de Messaouda c’est le courage, l’abnégation, la sagesse, l’amour et la fierté que tous ses enfants lui inspirent. Tout du long du documentaire au bord de ses magnifiques yeux affleuraient des larmes qu’elle refusait de voir couler. Si elle avait cette force, moi comme tant d’autres spectateurs nous les avons abondamment versés pour elle.

Messaouda m’a donné envie de retourner dans le giron de ma grand-mère, de prendre ses douces mains ridées dans les miennes, de l’observer nous préparer le café dans cette même cafetière italienne, de lui demander de nous cuire nos madeleines de Proust que sont nos sfenj algériens baignant dans l’huile. J’aimerai à mon tour comme Nadir poser une caméra et lui demander de me raconter quelle petite fille elle était, quels étaient ses rêves, ce qu’elle a ressenti en arrivant en France, ce qu’elle regrette aujourd’hui. J’aimerai lui offrir enfin la possibilité d’être au centre de mes préoccupations quand pendant tant d’années elle s’est oubliée au profit de l’éducation de ses enfants et de ses petits-enfants.

Des figues en avril n’est pas uniquement un documentaire sur la condition de la femme maghrébine ou l’histoire d’une Chibanya comme je l’ai lu ça ou là. C’est tout simplement une déclaration d’amour : Celle d’un fils pour sa mère et celle d’une femme pour son mari. Il y a des années de ça en découvrant « inch’Allah dimanche « le film de Yamina Benguigui j’avais été remuée au tréfonds de mon cœur en découvrant à l’écran ce qu’avait dû être la vie de feu ma maman quand elle est arrivée en France et a dû abandonner sa famille, son village, et ses amis. Ce soir avec le documentaire de Nadir Dendoune à l’écran une autre femme plus âgée, plus sage, qui accorde à son mari malade le même amour et les mêmes attentions  qu’à ses enfants quand ils étaient petits.

Ce soir en quelques sortes la boucle a été bouclée.

Merci Messaouada de nous avoir tant offert une heure durant.

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3 commentaires

  1. J’ai vu le film de Yamina Benguigui dont tu parles et il m’avait beaucoup émue, moi qui n’ai pourtant rien vécu de ce genre, française, fille et petite fille de français. Celui dont tu parles aujourd’hui me donne des frissons rien qu’en l’imaginant. J’espère que j’aurai la possibilité de le voir. Et même si les miens n’ont jamais connu la douleur de l’exil, je sais au fond peu de choses de leurs vies et de leurs rêves, alors qu’ils sont tous disparus. Je suis née dans une famille de taiseux et je le suis moi aussi, la plupart du temps.
    LamartineOrzo sur IG

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    • C’est ce que j’ai aimé dans ce film, l’histoire qui est racontée est universelle, ce n’est pas celle d’une algérienne…c’est celle d’une femme d’une autre génération qui n’a jamais appris à exprimer son ressenti ni à mettre des mots sur les maux.
      Je ne sais pas ou tu habites mais il est projeté dans plus en plus de villes devant le succes qu’il rencontre et l’enthousiasme & l’émotion qu’il souleve.
      Sur leur page facebook, tu auras toutes les projections à venir.
      https://www.facebook.com/DesFiguesenAvril/

      A ivry sur seine ou je vis, le Luxy le passera de nouveau en juin pour info

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