Cette nuit de Joachim Schnerf

Bon comme dirait Jackie Quartz (mon dieu le niveau de mes références musicales….) je me dois de faire une mise au point pour éviter tout malentendu.

Oui je bosse chez une grande marque de téléphonie de couleur orangée…

Oui j’adore ma boite au point de vendre nos services à toute personne que je rencontre…

Oui j’ai croisé l’auteur à la faveur d’une rencontre organisée sur mon lieu de travail…

Oui ce livre a été lauréat 2018 du Prix Orange du livre…

Oui mais cher public assidu et si pléthorique (NDLR : sur cette affirmation algériennement exagérée (pléonasme inside) un corbeau Nikki Larsonien passe dans un silence absolu 😉 ) s’il avait été mauvais j’aurai sans aucun souci partagé avec vous mon ire et mon désintérêt (NDLR : sur cette affirmation absolument réaliste et conforme à la nature peu amène de l’auteure, un Orangina rouge passe en hurlant « paaaaaarce queeeee » pour répondre à la question « mais pourquoi est-elle si méchante ? »)

Mais cher toi, le seul et unique qui me lit (vi vi vi mes statistiques l’affirment alors je te vois), je ne peux que te conseiller ce livre qui est une petite pépite, une merveille d’humanité, un bonheur de littérature, un bijou à partager.

Depuis toujours je l’avoue j’ai été fascinée par nos cousins sémites, moi la petite maghrébine d’origine pas franchement croyante (Dieu seul sait pourtant que tout a été fait dans les règles de l’art pour me soumettre à coup de tchanklette et d’assertivité machiste 😉 ). Du moins pour être précise, fascinée par la communauté juive séfarade issue de la même rive de la méditerranée. En effet à l’exception de la religion, elle partage avec la mienne tant de points communs : la chaleur, la faconde, l’excès, la propension au dramatique et à l’exagération.

La communauté juive ashkénaze elle aussi a suscité mon intérêt mais pour des raisons plus culturelles et historiques. En tant que française comment passer à côté des conséquences des actes de notre pays qui oublia pendant la guerre ses lumières pour céder aux sombres desseins du Reich.

Cette nuit est un roman qui embrasse à lui seul les particularités des deux parties de la communauté juive de France. Une famille où ashkénazes et séfarades se fondent dans un mélange assez explosif de différences virant à la pure comédie par moment. L’histoire de départ est pourtant peu propice au rire puisque le roman décrit les sentiments qui étreignent un tout jeune veuf à la veille de son premier Pessah sans sa femme.

Salomon puisqu’il s’agit de lui est ce chef de famille qui vient de perdre l’amour de sa vie, Sarah, celle qui a partagé sa vie et avec qui il a fondé sa famille. Le roman narre les réflexions de Salomon alors qu’il se prépare à affronter le Seder de Pessah, soirée si particulière commémorant l’Exode des Hébreux hors de l’Egypte de Pharaon.

Salomon est un joyeux drille tout en étant un triste sire…Rescapé de la Shoah il ne réussira jamais à transmettre ce passé douloureux autrement qu’en en plaisantant. Car Salomon se targue de rire de la Shoah, il s’en gausse en multipliant blagues et calembours sur cette terrible catastrophe. On dit souvent que le rire est la politesse du désespoir, et Salomon, lui, est à n’en pas douter très poli.

Avec Sarah ils auront deux filles ; Michelle et Denise qu’il tiendra volontairement éloignées de son passé pour leur assurer un futur meilleur, du moins c’est ce qu’il croira toute sa vie. Leurs filles seront aussi différentes que l’eau et l’huile, et si elles vivront quelques moments d’intense complicité elles n’arriveront in fine jamais à être en présence l’une de l’autre sans se déchirer.

Michelle épousera Patrick, un ashkénaze avec qui elle donnera deux petits enfants à Salomon. Ces enfants, Tania et Samuel, seront tout autant différents que le sont leur mère & leur tante. Tania prendra plaisir à soutenir tous les opprimés de la terre allant jusqu’à aborder un keffieh à chaque shabbat, quand Samuel ne manquera jamais une occasion de contrecarrer avec intelligence toute les velléités de domination de sa sœur.

Quant à Denise elle sera toujours la sœur effacée jusqu’à disparaître dans les brumes des verres de vin qu’elle avalera pour s’épargner l’agressivité de sa sœur. Même si elle n’aura jamais d’enfants, elle sera heureuse auprès de son mari, Pinhas. Celui-ci, séfarade jusqu’à la caricature la réchauffera de sa joie de vivre flirtant en permanence avec une mythomanie à ce point-là énorme qu’elle finira pas en être drôle.

De souvenirs en souvenirs, Salomon fera le bilan d’une vie de famille heureuse contrastant avec sont enfance brisée par l’horreur de la guerre et de la déportation. Diners de famille, mariage, baptême, shabbat, deuil, autant d’occasions pour Salomon de se remémorer à quel point sa famille souffrira des conséquences de sa propre histoire : secrets non partagés, colères étouffées, amour présent mais si peu exprimé…

Car au final c’est Sarah qui était le ciment de leur famille avec ce don d’unir ses membres si disparates et toujours au bord de l’implosion. Avec son départ, Salomon se trouvera pour la première fois de sa vie confronté à cette réalité qu’il a toujours fuie. Le souvenir de Sarah sera partout présent pour lui, dans leur appartement, dans ce diner qu’il redoute, dans cette discussion qu’il fuit, dans ses souvenirs qu’il chérit.

Salomon, Sarah, Michelle, Patrick, Denise, Pinhas, Tania, Samuel…C’est une ode à la famille que nous offre l’auteur, la vraie, pas celle fantasmée où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Non celle que nous avons tous et dont nous n’osons rarement partager les excès, les faiblesses, les délires car envers et contre tout c’est aussi celle qui nous a aimé et fait grandir.

Salomon est le grand père qu’on aurait tous aimé avoir ; impertinent, drôle, proche de ses petits-enfants. Il est également l’homme dont tant de femmes rêvent ; sensible, drôle, amoureux transi jusqu’au-delà de la mort. Mais il est clairement le père qu’on redoute pour ses propres enfants : fuyant, peu démonstratif, secret, douloureusement meurtri par le passé. C’est sans doute par Salomon que le malheur de ses filles arrive : la colère sourde jamais exprimée du camp de concentration ressortira décuplée chez Michelle et le malheur résigné et silencieux qui éteindra l’élan de vie chez Denise.

Loin d’être triste ce roman m’a au contraire faire rire aux éclats à de multiples reprises, émue aux larmes, fait réfléchir à l’importance de la transmission et au poids délétère des secrets de famille. Dire qu’il a fait écho à ma propre expérience de vie serait bien en deça de ce que j’ai ressenti tant je me suis reconnue en Michelle, Denise, mais aussi en Salomon.

En toute objectivité je comprends parfaitement pourquoi il a été couronné du prix Orange du livre. Son écriture est absolument parfaite, les mots choisis avec soin, et les personnages ciselés comme des joyaux. Léon Tolstoï faisait dire à un de ses personnages que « Toutes les familles heureuses le sont de la même manière, les familles malheureuses le sont chacune à leur façon ». A sa façon la famille de Salomon est de celle à qui je penserai longtemps avec affection, une famille qui oscille entre bonheur et malheurs mais qu’on ne quitte qu’à regret une fois la dernière page tournée.

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